Rencontre entre Paul, joueur de poker responsable et Stéphanie LIENARD, chargée du jeu responsable au casino Barrière de Lille.
Comment ton histoire de jeu a commencé ?
Je joue au poker depuis 6 ans à Paris. J’ai d’abord fait des parties entre copains, des nuits entières en pariant de petites sommes, puis en cercle ensuite. J’ai été frappé par la facilité avec laquelle je pouvais gagner beaucoup d’argent. J’ai rapidement voulu faire des progrès, je me suis documenté pour comprendre les stratégies. J’ai eu des gains énormes en 3 mois, jusqu’à 3 ou 4 mois de salaire, j’ai pensé que j’étais doué. En fait, si c’est facile de gagner au poker, c’est aussi facile de perdre. Je n’avais pas compris que c’est un sport d’expérience et de maîtrise de soi.
Pourquoi passer des parties entre amis à des parties avec des inconnus en cercle ?
Le fait de jouer de l’argent créait des tensions entre nous. Pas simple de voir un copain se faire « déplumer » de 200€. A 18 ans, on est souvent mauvais perdant, on prend trop de risque et ça devient compliqué de se retrouver sur des parkings pour récupérer ses gains. Les dettes, c’est pas bon pour l’amitié. Vaut mieux jouer entre nous des tournois et pas en cash game.
Qu’est-ce que tu aimes autant dans le poker ?
J’aime le jeu de toute façon, le poker, les dés, c’est mon truc … Mon frère m’a appris le backgammon quand j’étais petit. D’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours joué et j’ai toujours aimé la gagne. Comme tout le monde, c’est une constante chez l’être humain.
As-tu pris trop de risques ?
Oui, j’ai vu de près la limite entre plaisir et addiction. Ca tourne mal pour toi quand tu commences à pousser sur le tapis ton loyer en espérant doubler. Tu es angoissé et tu vas forcément mal jouer en prenant des décisions inadaptées. On ne fait pas une partie pour payer ses factures. Tu dois savoir accepter tes pertes, et pouvoir financièrement tenir tes pertes sur plusieurs mois d’affilée. Sinon, tu ne joues pas ou tu mises moins.
Comment as-tu fait pour éviter que le pire ?
Pendant un an, j’ai fait du poker mon job à temps plein. Puis j’ai eu à coté de moi un mauvais exemple : un ami proche a tout perdu ; femme, enfants, boulot, économies, 6 mois après avoir appris à jouer au poker. Ca m’a marqué, j’ai arrêté le jeu pendant 6 mois et j’ai réfléchi : j’ai remis en cause ma façon de jouer et ma façon de voir les choses.
Tu penses que tu es « vacciné » maintenant ?
Oui, vacciné c’est certain !! Mais on n’est jamais vraiment à l’abri.
Qu’est-ce qui a changé dans ta façon de jouer aujourd’hui ?
Je considère que le poker est une activité annexe pour arrondir mes fins de mois sachant que j’ai un boulot stable et un salaire régulier par ailleurs. Je peux jouer jusqu’à 30 h par semaine puis ne pas jouer pendant 2 semaines en fonction de mes résultats. C’est l’envie de se refaire qui pousse les gens à aller trop loin. Si je gagne des tournois je continue à jouer, sinon, je ne joue pas ou alors 5$ en ligne, par jeu pur. Ce n’est pas prévisible, c’est pour moi une source de revenus constante mais avec des swings énormes. Je prends plus mes responsabilités, j’ai mûri. Je sais ne pas prendre ma carte bleue, me fixer une limite et la respecter. Je joue aujourd’hui sans objectif de gains significatif.

Comment c’est produit le déclic qui t’as fait te ressaisir ?
Une main de poker particulière m’a fait tout remettre en question. Je jouais sur une grosse table à Paris (5/10€ les blinds) :
J’ai environ 3 000€ devant moi, un joueur relance à 200€ pré-flop. Je suis au bouton et paye avec
Le flop arrive :
Nous sommes deux joueurs dans le coup.
Le joueur en face de moi check, je mise 500€, il me relance à tapis.
Je me demande alors quelle main il peut avoir … Après réflexion, je ne vois que quelques mains avec lesquelles il peut envoyer tapis : brelan de Dames, brelan de 5, ou
Le bon sens me dit de ne pas payer car je pense vraiment être battu, je paye tout de même (… l’erreur) et me retrouve évidement battu par le brelan de Dames. C’est là que j’ai compris qu’on ne peut pas perdre autant sur si peu de temps.
Conclusion :
Paul décrit bien la phase de gain qui précède l’addiction au jeu. On finit par jouer trop parce qu’au début, on a gagné facilement. Le « big win » créé une illusion de contrôle que le joueur va avoir du mal à remettre en cause par la suite.
Il insiste aussi sur l’humilité, caractéristique essentielle du bon joueur. Si on joue un poker responsable, il faut accepter de payer au hasard sa quote part. Le hasard est invisible mais il s’assied bel et bien à table.
Paul a pris conscience de sa conduite à risque en voyant d’autres personnes se brûler les ailes. Il a pris une distance lui permettant d’appréhender le réel de sa conduite, il est ainsi sorti du déni face au problème.
Enfin, il adapte son volume de jeu à sa conjoncture (gains ou pertes) ce qui fait de lui un exemple de comportement de jeu contrôlé. Mais, pour en arriver là, il a d’abord testé ses propres limites et il lui a fallu passer par «un processus de non-jeu » : une première approche du poker responsable ?
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